Candide 19ème

9 Juin

CHAPITRE 19 : LE NEGRE DU SURINAM
L’ENJEU DU TEXTE :
Cet extrait, efficace dans sa brièveté, a pour but de faire constater avec intensité l’inhumanité de l’esclavage. Voltaire dénonce une pratique intentatoire à la dignité de l’être humain, et en cela il rejoint un courant de son époque. En même temps, il apporte une nouvelle preuve pour étayer son argumentation contre les doctrinaires de l’optimisme.
LE CONSTAT OBJECTIF DE LA CRUAUTE.
Dans la 1ère partie du texte (jusqu’ « du sucre en Europe » le narrateur a su mouvoir par un recours calcul la plus grande simplicité d’expression.
C’est le ton dépouillé de l’horreur brute dans les quelques lignes de description du « nègre », et d’abord pour évoquer sa prostration : « un nègre tendu par terre », comme condamné à végéter à même le sol. Puis son état physique est énoncé avec la neutralité d’un constat : « il manquait ce pauvre homme…droite. » Pas d’adjectif qui manifeste la pitié, mais la brutalité nue du fait.

La relation maître-esclave est pleinement affirmée par les moyens les plus simples. Déjà, le rapport de soumission est fortement marqué dans le « j’attends mon maître… » Ensuite, le nom-portrait du maître : « Vanderdendur » = « vendeur-dent-dure » accentue l’effet d’une autorité brutalement revendiquée et appliquée. Enfin, une épithète, « le fameux négociant », en énonçant la situation officielle du maître, marque la légalité de sa conduite, comme celle d’un homme de bonne réputation, un notable de la servitude et non un négrier clandestin.

Dans le langage prêté l’esclave, le choix d’un style nu fait particulièrement ressortir la brutalité des faits : « Quand nous travaillons… la jambe ». Les propositions sont courtes comme des coups. Les verbes concrets ont une charge de violence, « coupe » répété 2 fois. Usage du pérsent = habitude. Impersonnel « on » = relation déshumanisée, l’anonymat d’un tortionnaire sans visage. L’absence d’adjectifs souligne la simplicité, l’objectivité d’un constat. Et l’absence de pathtique apparent dénonce une ingénuité dans la cruauté : « c’est l’usage », remarque l’esclave, présentant les mauvais traitements comme des faits habituels, donc anodins.

La simplification du réel accentue encore la rigueur des sévices : on passe directement de « …nous attrape le doigt » « on nous coupe la main » en économisant l’explication (l’amputation pour viter la gangrène). Idem pour « on nous coupe la jambe » : on coupait le jarret des fuyards pour éviter la récidive sans trop nuire leur rendement.

Enfin, la soudaineté de la chute fait éclater l’inhumanité en soulignant la disproportion de l’effet la cause : « C’est ce prix que vous mangez du sucre en Europe » ; la juxtaposition est insoutenable entre les membres coups et la friandise !

LE SYSTEME DE L’ENONCIATION.

Pour persuader, Voltaire ne veut pas seulement dmontrer, il veut aussi mouvoir, d’o le recours au style direct.

Le choix de la 1ère personne permet de conférer un pathétique discret l’évocation. Le narrateur limite la partie descriptive la 1ère phrase. Puis il ouvre un dialogue, qui implique Candide, mais donne surtout largement la parole à la victime —> plus de retentissement affectif pour nous. De plus, le Nègre dit souvent nous, soulignant ainsi son appartenance une communauté souffrante dont il est solidaire.

Voltaire et Montesquieu : un même thème, mais un traitement opposé. Montesquieu donne ironiquement la parole des défenseurs de l’esclavage. Dans ce cas, c’est la stupidité des arguments qui marquent la condamnation de l’esclavage.

VOLTAIRE DERRIERE SON PERSONNAGE :

La tonalité change, partir de « Cependant lorsque ma mère » : plus pathtique, et analyse plus intellectuelle de la situation. L’esclave adopte alors le langage d’un homme rationnel et sensible dans lequel on reconnaît Voltaire lui-même.

Le pathétique trop lucide de la victime. L’esclave analyse et excuse fort bien la décision des parents-vendeurs : ils sont victimes :
de leur misère
de leur confiance dans leurs prêtres
de l’excessive considération pour les blancs.Dénonciation très (trop ?) lucide de l’exploitation des peuples simples, victimes de leur misère et de leur crédulité.
Son esprit critique lui vient du narrateur. Il sait dénoncer l’hypocrisie du discours religieux sur l’égalité « Nous sommes tous enfants d’Adam… », et retourner l’argument. Termes très soutenus étrangers l’esclave : généalogiste… prêcheurs… enfants d’Adam… cousins issus de germains… »
Dénonciation virulente, et très voltairienne, de la responsabilité des prêtres dans l’origine et le maintien de l’esclavage.
LES PETITS PROGRES DE CANDIDE :
Ce récit marque un pas important pour Candide dans la conquête d’une certaine autonomie de pensée.
Sa surprise initiale plaide en sa faveur, comme sa curiosité, son désir de comprendre. Le « mon ami » exprime sa compassion, comme « l’état horrible où je te vois ».

Il avance sur la voie de la liberté de jugement. Certes, il prend encore son maître à témoin : « O Pangloss ! s’écria Candide… abomination » ; mais il dénonce tout de même dans l’optimisme « la rage… on est mal ». Il renvoie pourtant son émancipation à plus tard : « il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme ».

Sa sensibilité s’éveille : pour la 1ère fois dans ce récit où le malheur fait rire, un personnage pleure sur la misère d’un frère humain. La rareté de l’émotion rend plus atroce la réalité dénoncée.
CONCLUSION :

Le point extrême de l’inhumanité. Dans la guerre, chaque arme avait du moins le pouvoir de se défendre. Ici, exploitation brutale du faible par le fort.

Le choix d’une écriture polmique dépouillée crée le pathtique. Le texte montre au lieu de discourir, il émeut par des faits plus que par des raisonnements. Emotion de l’auteur, et indignation. Humanisme de Voltaire.

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