La Fontaine, « les Membres et l’Estomac »

26 Sep

Cette fable est constituée de trois strates que l’on peut classer chronologiquement :
La fable d’Esope,
Son utilisation par Ménénius Agrippa,
Et son application par La Fontaine aux réalités de son temps.

Ces trois strates n’ont pas la même visée apologétique :
– Chez Esope, il s’agit d’une vérité générale atemporelle, d’une variation sur l’unité et la diversité (nous avons tous besoin les uns des autres).
– Chez Tite-Live qui relate les démêlés de Ménénius Agrippa, il s’agit de sauver la cité en évitant le conflit d’intérêt entre des classes de citoyens.
– Chez La Fontaine, nous avons une tentative de légitimer un régime politique, le pouvoir royal.

La Fontaine utilise une autre présentation que la chronologie.

Son projet est celui d’un écrivain qui cherche à s’attirer les faveurs du roi pour vivre de sa plume, obtenir une pension en quelque sorte.
Il a choisi un sujet d’actualité :
Vers 1650, la France a connu la Fronde, une révolte populaire des Parisiens mécontents des abus du pouvoir royal, relayée pae les grands nobles et les parlements au point de devenir une guerre civile. Quelques années plus tard, devant les exigences financières croissantes du nouveau ministre Colbert, certains personnages du royaume s’inquiètent d’une nouvelle révolte.
Il commence par exposer son sujet
« Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage »
Puis il développe l’apologue d’Esope,
l’applique à la situation contemporaine pour faire l’éloge du pouvoir royal
Pour finir par l’appui de l’histoire romaine, (la force des modèles antiques) qui a su avec sagesse éviter un conflit intestin par la mise en pratique de la leçon ésopienne.

La force de l’apologue est donc double
– Dans sa vérité humaine intrinsèque,
– Dans sa capacité à résoudre un conflit historique attesté.

Moralité : les contemporains de La Fontaine se porteraient bien de suivre la leçon et l’exemple antiques.

Situons historiquement les faits.

 

1 – Origine latine de la fable.

La sécession de la Plèbe (classe sociale la moins élevée) en 494 av.JC. : Pourquoi la plèbe s’est-elle révoltée ? Quels étaient les privilèges des Patriciens par rapport aux Plébéiens ?

Ménénius Agrippa, consul en 493 av. JC, raconte l’apologue qui va suivre à la plèbe qui s’était retirée sur le mont Sacré (ou sur l’Aventin, selon d’autres sources). En effet, accablés de dettes et sans droits civils ni politiques, les Plébéiens ne voulaient plus obéir aux consuls et refusaient de faire la guerre. Ménénius Agrippa tente de ramener les Plébéiens à leurs devoirs en leur narrant l’apologue « Des membres et de l’estomac ».L’apologue produira l’effet escompté : les Plébéiens rentreront à Rome. En compensation, on abolira leurs dettes, et deux tribuns de la plèbe, « inviolables », seront créés pour défendre leurs intérêts.

 

2 – Evolution de l’apologue : « Les Membres et l’Estomac »

2.1 – Ésope

2.2 – Tite-Live

2.3 – La Fontaine

 

2.1 – Cet apologue a d’abord été raconté par ÉSOPE sous le titre : « L’estomac et les pieds. », Fable 159.

 

Qui était ÉSOPE ? (Environ -620 av.JC à – 560 av.JC.) :

La première mention d’Ésope, personnage aux contours obscurs, se trouve dans le récit d’Hérodote au V°siècle avant JC.

Né en Phrygie, vers 620 av. JC., il était, dit-on, laid, boiteux, difforme et bègue. Son nom signifie « pieds inégaux ». Il fut acheté à Athènes par un marchand d’esclaves et expédié chez un philosophe de Samos nommé Xanthus. (cf. l’anecdote qui prouve que « la langue peut être la meilleure ou la pire des choses. »)

On raconte qu’une prêtresse d’Isis s’étant égarée, il la remit sur le bon chemin après lui avoir offert son pain, des légumes et de l’eau de source. En récompense, la déesse Isis lui délia la langue et le dota de l’art d’inventer des fables.

Accusé d’avoir commis un sacrilège en volant une coupe d’or du temple d’Apollon à Delphes, il aurait été condamné à une mort violente : être précipité du haut d’une roche. (à rapprocher de ce qui se pratiquait aussi à Rome, la condamnation à être précipité du haut de la roche Tarpéienne)

Ésope n’a rien écrit ; ses Fables étaient racontées et transmises oralement. Ce n’est que bien des siècles plus tard que ses Fables furent consignées par écrit par divers auteurs grecs ou latins qui y firent référence (Aristote, Plutarque, Lucien ,Babrius – ingénieux versificateur qui nous a transmis le seul recueil de Fables de l’antiquité grecque – , Tite-Live, Horace, Phèdre…)

D’où de nombreuses variantes pour la même fable.

 

Esope, L’Estomac et les Pieds, fable 159.

L’estomac et les pieds disputaient de leur force. A tout propos les pieds alléguaient qu’ils étaient tellement supérieurs en force qu’ils portaient même l’estomac. A quoi celui-ci répondit : «Mais, mes amis, si je ne vous fournissais pas de nourriture, vous-mêmes ne pourriez pas me porter.» Il en va ainsi dans les armées : le nombre, le plus souvent, n’est rien, si les chefs n’excellent pas dans le conseil.

 

Voici la traduction d’une autre transcription de la fable d’Esope :

Un jour les membres se dépitèrent contre le ventre. Nous nous tuons, dirent-ils, à travailler, et pour qui ? pour un glouton qui, sans prendre aucune part à notre travail, en retire seul tout le fruit .Qu’il prenne lui-même de quoi se nourrir, disait le bras, je ne veux plus lui rien donner.

J’ai tant fait de pas pour ce fainéant, disait le pied, que j’en suis tout fatigué ; il est temps que je me repose. Arrive ce qui pourra, disait d’une autre la jambe, je ne veux pas moi, bouger d’ici. Le ventre ainsi abandonné ne tarda guère à s’affaiblir. Aussitôt tous les membres s’en ressentirent ; et comme chacun d’eux perdait ses forces à mesure que le ventre perdait les siennes, ils tombèrent bientôt en défaillance.

 

N.B. En 1801, un traducteur anonyme a ajouté cette morale à l’apologue d’Ésope :

Dans un état, le souverain

Est au peuple ce qu’est le ventre au corps humain

Que par des nœuds étroits l’un à l’autre s’unisse

L’un ne peut succomber, que l’autre ne périsse.

 

2.2 – Puis TITE-LIVE, dans son « Histoire romaine » livre II, chap.33 nous relate le moment où Ménénius Agrippa s’adressa aux Plébéiens pour les convaincre de revenir à Rome :

 

Le sénat décida d’envoyer Menenius Agrippa haranguer la plèbe : c’était un homme qui savait parler et il avait les faveurs de la plèbe dont il était issu. Autorisé à entrer dans le camp, il se borna, dit-on, à raconter l’histoire suivante, dans le style heurté de ces temps éloignés.

Autrefois le corps humain n’était pas encore solidaire comme aujourd’hui, mais chaque organe était autonome et avait son propre langage ; il y eut un jour une révolte générale : ils étaient tous furieux de travailler et de prendre de la peine pour l’estomac, tandis que l’estomac, bien tranquille au milieu du corps, n’avait qu’à profiter des plaisirs qu’ils lui procuraient. Ils se mirent donc d’accord : la main ne porterait plus la nourriture à la bouche, la bouche refuserait de prendre ce qu’on lui donnerait, les dents de le mâcher. Le but de cette révolte était de mater l’estomac en l’affamant, mais les membres et le corps tout entier furent réduits dans le même temps à une faiblesse extrême. Ils virent alors que l’estomac lui aussi jouait un rôle aussi, qu’il les entretenait comme eux-mêmes l’entretenaient, en renvoyant dans tout l’organisme cette substance produite par la digestion, qui donne vie et vigueur, le sang, qui coule dans nos veines.

Par cet apologue, en montrant comment l’émeute des parties du corps ressemblait à la révolte de la plèbe contre les patriciens, il les ramena à la raison.

 

2.3 – L’histoire ne s’arrête pas là ; les faits se répètent au fil des siècles : Jean de LA FONTAINE (XVIIème s.) reprend l’apologue…..

 

La Fontaine nous montre surtout les faiblesses de l’homme mais il nous décrit également la société de son époque, surtout celle de la cour, qu’il connaît si bien.

Si ses fables continuent à nous divertir et à nous instruire aujourd’hui, c’est grâce à leur style bien choisi, à la peinture bien observée de la vie quotidienne, et enfin à l’éternelle vérité de leur moralité.

Vers 1650, la France a connu la Fronde, une révolte populaire des Parisiens mécontents des abus du pouvoir royal. Quelques années plus tard, devant les exigences financières croissantes du nouveau ministre Colbert, certains personnages du royaume s’inquiètent alors d’une nouvelle révolte. C’est vers cette époque que La Fontaine écrit sa Fable.

 

Un exemple de lecture analytique « [D]es Membres et l’Estomac », par un élève.

 

Introduction:

Si de nombreuses fables de La Fontaine, directement inspirées de l’Antiquité ont une portée universelle et intemporelle, certaines, à visée plus politique ou sociale, semblent davantage ancrées dans le XVII°. C’est le cas de cette seconde fable du livre III intitulée « Les Membres et l’Estomac », publiée en 1668. Cette réécriture du texte d’Esope « Le ventre et les pieds » s’inscrit en effet dans le contexte du règne de Louis XIV et propose une réflexion sur la royauté.

 

Problématique/ annonce du plan:

Il s’agira de comprendre comment cette fable, par une construction complexe et par la mise en œuvre d’un jeu de miroirs, se fait miroir du Prince.

Nous nous intéresserons initialement à la construction complexe de cet apologue atypique avant d’analyser comment cette fable en trompe-l’œil opère comme un appel au roi.

 

1 – Une fable atypique :

Cette fable peut surprendre le lecteur à plus d’un titre, notamment parce qu’elle rompt avec le monde animal ou végétal et met en scène des organes. Mais force est aussi de constater que sa structure est travaillée et complexe. Le récit de l’anecdote se trouve par exemple redoublé.

 

1.1 – Une construction complexe:

La Fontaine ne se contente pas d’associer un corps et une âme. La structure de la fable est particulièrement travaillée.

– v 1 à 4: entrée en matière qui annonce la teneur politique de la fable: présence du terme « royauté » mis en relief à la rime dès le v 1. Ces vers annoncent également le système analogique au centre de la fable. Cette analogie est signifiée par l’expression « en est l’image ». Il s’agit d’associer l’Estomac à la royauté. La Fontaine reprend ici la théorie du corps de l’Etat: conception de l’Etat comme d’un grand corps dont chacun des sujets est un membre. Conception  organiciste de la nation.

Cette entrée en matière comporte également une intervention du fabuliste: présence du pronom « Je » à l’entame du poème. Ainsi la fable s’ouvre sur des propos critiques, métapoétiques: place de cette fable dans l’organisation du recueil.

– v 5 à 20: récit, anecdote de la mutinerie des Membres contre l’Estomac. Le glissement au récit est permis par l’expression « Messer Gaster », empruntée à Rabelais, qui personnifie l’Estomac, non sans humour. Chaque membre se trouve également personnifié: « les bras d’agir » « se repentirent » + membres doués de parole. Comme à son habitude, La Fontaine dramatise son récit en recourant au discours direct, au présent de narration (ex: « cessent » v 14). La Fontaine fait ici une allusion à l’épisode de la Fronde: trubles qui éclatèrent en France entre 1648 et 1653: les différents acteurs sociaux s’unissent contre l’absolutisme monarchique. La bourgeoisie et le peuple protestent contre l’accroissement de la pression sociale et fiscale. Les nobles n’acceptent plus leur éviction du pouvoir. Les provinces se soulèvent contre le pouvoir central.

– v 21 à 23: première forme de morale intégrée au récit. Les mutins tirent eux-mêmes une leçon de leur attitude. Ils analysent les conséquences de leur rébellion. V 21 le verbe « virent » est mis en relief à la rime. Il prend le sens de comprendre aussi.

– v 24 à 32: cette leçon est reprise à son compte par le fabuliste qui l’amplifie. Elle s’étend en effet sur 8 vers. L’expression « Ceci peut s’appliquer à » introduit une généralisation mais aussi la lecture allégorique que propose La Fontaine: allégorie du royaume de France. Il oriente le lecteur vers une lecture politique ainsi qu’en témoigne la présence de termes comme « grandeur royale » ou « Etat »?

– v 33 à 44 La Fontaine rebondit alors et propose un exemple historique assez inattendu après cette double morale. Cet exemple est l’occasion d’un second récit qui vient redoubler le premier. Même thématique.

La proposition au v 33 « Ménénius le sut bien dire » introduit une PROSOPOPEE : figure qui consiste à faire parler un être absent, imaginaire, abstrait ou disparu. Elle permet souvent de donner la parole à une autorité (argument d’autorité) ou à une valeur (ex la nature, la liberté).

Ménénius est un homme politique Romain, consul en 503 avt JC. Mais c’est un homme politique qui se fait ici CONTEUR d’une fable (allusion sans doute au texte d’Esope): il a manifestement raconté la fable de l’estomac à la plèbe (« la commune » v 34) pour l’inciter à assurer sa fonction au sein de la cité.

La fable est ainsi ce qui ramène l’ordre dans le corps, ce qui le guérit. Nous avons donc une mise en abyme de la fable destinée à signifier le pouvoir des fables.

Cette fable présente donc une structure « à tiroir ».

 

1.2 – Des niveaux de lecture entremêlés :

– deux thématiques fondamentales se voient ainsi tissées:

Fil de trame = thématique politique qui défile tout au long du texte. Réflexion sur la royauté et sur le concept du corps de l’Etat.

Fil en apparence secondaire : thématique littéraire, lecture métapoétique, réflexion sur le pouvoir des fables et fonction de la fable dans le contexte politique.

Par ailleurs La Fontaine confronte deux périodes historiques très distinctes : la France du XVII° avec allusion à la Fronde (image des Membres qui se désolidarisent et qui veulent « vivre en gentilhomme » v 7) et la Rome antique (Ménénius, mention du sénat). Ces deux périodes quoiqu’éloignées dans le temps présentent des similitudes: même crise du corps de l’Etat.

A cela s’ajoute la dimension allégorique.

En France comme à Rome et comme dans l’anecdote, la situation est marquée par une rupture des éléments entre eux, justifiée par un sentiment d’injustice. Mais à Rome, la fable empêche précisément cette sécession d’aboutir.

 

Nous pouvons donc nous demander si cette fable ne s’organise pas sur le mode du trompe-l’œil.

 

2 – Du trompe-l’œil au « miroir du prince » :

 

2.1 –  Un éloge paradoxal de la royauté :

 

A la première lecture, cette fable semble en effet relever de la poésie encomiastique: poésie qui fait l’éloge d’un grand de ce monde, de ses actions.

– le v 5 énonce une vérité (présent gnomique) et présente l’Estomac comme un organe clé, central, ce qui évoque le pouvoir central, la monarchie absolue.

– or l’Estomac est une représentation, une figuration de la « grandeur royale » mentionnée au v24 dans le système analogique mis en œuvre par La Fontaine.

– le fabuliste semble condamner la mutinerie des membres puisqu’il insiste sur ses effets pervers et démontre les conséquences négatives de leurs actes: dans le 1er récit la mutinerie se retourne contre le peuple.

v 17 « ce leur fut une erreur ».

A cela s’ajoute le recours au registre pathétique pour signifier les souffrances et les malheurs ainsi générés: lexique de la maladie: v 18 « tombèrent en langueur » / v 19 « plus de nouveau sang », v 20 « souffrit » « les forces se perdirent » . Il s’agit d’une attitude mortifère démontrée par la vision d’une nation exsangue.

– à l’inverse, « la grandeur royale » se voit valorisée notamment par la succession des verbes d’action qui permet de souligner son activité: idée d’échange v 25, idée de don v 27 à 30.

– par ailleurs les v 1 et 2 rappellent la coutume des dédicaces aux grands, et particulièrement au Roi, et semblent présenter la fable comme un acte de soumission au roi.

Or il faut garder à l’esprit les relations difficiles de La Fontaine avec Louis XIV: longue hostilité du roi qui lui reprocher sa liberté d’esprit et son amitié pour Fouquet. La Fontaine lui cherche longuement à entrer en grâce justement.

 

Pourtant le propos ne verse pas dans une simple apologie du roi. Par cette structure complexe, le fabuliste invite à une lecture plus subtile.

– le « Je devais » au v1 est un aveu de ce qu’il n’a pas fait. On peut y voir un manque de respect.

– v 3 : nuance le propos avec l’expression « d’un certain côté »: l’expression suppose l’existence d’un autre côté, d’un revers de la médaille peut-être, implicitement présent dans l’esprit du fabuliste et du lecteur averti. La forte censure qui marque le règne de Louis XIV nécessite certains détours !

– le discours direct des Membres comporte une dimension critique, accusatrice: la mutinerie, d’un autre côté n’était peut-être pas infondée.

cf. comparaison « comme des bêtes de somme »: suggère combien Messer Gaster exploite ses sujets. Animalisation critique qui suppose une déshumanisation des sujets.

Registre pathétique aussi: v 10 « Nous suons, nous peinons »

La Fontaine développe peu les maux et le mauvais traitement dans ce premier récit mais ils trouvent un écho et une amplification dans l’évocation de Ménénius.

– enfin le roi n’est pas directement mentionné. C’est à la grandeur royale, soit à la fonction que La Fontaine rend hommage et non à la personne de Louis XIV.

 

Le fabuliste signifie son respect pour la monarchie, mais démontre la nécessaire interdépendance entre les différents membres du corps social: le roi et ses sujets. Cette idée est reprise par Ménénius au v 42 « Qu’ils étaient aux membres semblables ».

Cette égalité s’accompagne alors aussi de la dénonciation de certains abus: « qu’il avait tout l’empire ».

Il ne s’agit pas pour l’estomac de tout confisquer, à son propre profit notamment, et d’affamer et d’user les membres.

Se pose alors la question de la part du fabuliste dans le fonctionnement de ce Corps.

 

2.2 – Quelle est la part du fabuliste ?

La Fontaine étant lui-même un membre de ce vaste corps de l’Etat, il précise ici indirectement, implicitement le rôle du fabuliste.

Il recourt pour ce faire au procédé de la mise en abyme avec l’insertion d’une fable seconde dans le récit concernant Ménénius.

L’anecdote, outre le redoublement du récit et de la démonstration, invite en effet à réfléchir sur le pouvoir et sur la fonction des fables.

La fable, par le biais du récit, se fait miroir de la situation politique et miroir des interrogations humaines.

La dramatisation du récit et l’allégorisation permettent au fabuliste de proposer une petite comédie, poétique certes, mais aussi politique, qui donne à voir la grande comédie du monde et particulièrement de la France en ce XVII°.

Au-delà, cette fable semble bien s’adresser au lecteur privilégié qu’est le roi Louis XIV: la mise en abyme vise à lui faire percevoir comment la fable, par le biais de la bouche de Ménénius, est parvenue à apaiser les esprits et à contrer la rébellion. Il se pourrait bien que le roi puisse finalement avoir plus besoin du fabuliste qu’il veut bien l’imaginer.

En ce sens cette fable se fait miroir du prince : traité d’éthique politique.

 

Conclusion:

Cette fable à la construction complexe a pour enjeu essentiel de donner une leçon de politique au roi et de rappeler le pouvoir des fables.

 

4 – A L’ORAL.

 

Questions.

 « En quoi cette fable constitue-t-elle un apologue ? »

(ou)

« Quelle est la force argumentative de ce texte ? »

 

Introduction

  • Vers 1650, la France a connu la Fronde, une révolte populaire des Parisiens mécontents des abus du pouvoir royal. Quelques années plus tard, devant les exigences financières croissantes du nouveau ministre Colbert, certains personnages du royaume s’inquiétaient d’une nouvelle révolte. C’est vers cette époque que La Fontaine a écrit cette fable, qui semble soutenir le roi.

 

  • En ce qui concerne le texte, on trouve ici différentes sources. Tout d’abord, l’apologue des membres et de l’estomac provient d’Esope Le ventre et les pieds. On le trouve aussi chez Tite Live (cf. fin du document), Rabelais, Shakespeare (Coriolan). L’usage que fait La Fontaine de cet apologue n’est cependant pas aussi évident qu’il le semble.

 

1 – Une fable à la structure complexe

 

1.1 – Plan de la fable

v.1 à 4 : intro + intervention du fabuliste

v.5 à 20 : le récit

v.21 à 23 : la morale que les membres du corps pourraient tirer de leur rébellion

v.24 à 32 : la fable se comprendrait comme une allégorie du Royaume de France

v.33 à 44 : un exemple historique, celui de Ménénius donne l’origine du récit et en prouve l’efficacité

ó trois niveaux de lecture : le corps humain (l’allégorie), le royaume de France (l’interprétation), la cité de Rome (l’exemple historique)

 

1.2 – Mise en parallèle des trois niveaux de récit (voir le tableau)

  • L’élément détenteur du pouvoir et la perception qu’en donne la fable (1-2)
  • L’élément gouverné et la perception qu’en donne la fable (3)
  • Le sujet de récrimination et ce qui ramène l’élément gouverné sous l’autorité en place (4)

 

2 – Une morale à la gloire de l’ordre établi, de la hiérarchie ?

 

2.1- Une fable qui a toutes les apparences d’un acte de soumission au roi

  • Récit à trois niveaux a une force persuasive conséquente. Entremêle une fable à un exemple historique pour valider un éloge du pouvoir royal.
  • Les v.1 et 2. Acte de révérence au roi. Aveu d’un manque de respect puisqu’il aurait dû commencer par la fable qui soit à la gloire du roi (commence en fait le livre III par « Le meunier, son fils et l’âne »).

 

2.2 – Un texte « miné »

On connaît l’hostilité de Louis XIV pour La Fontaine auquel il reproche sa trop grande liberté d’esprit et ses positions anti-colbertistes. Depuis 1657, La Fontaine avait Fouquet (surintendant des finances du Royaume) comme Mécène. Or en 1661, Fouquet tombe en disgrâce et il est arrêté pour détournement de fonds publics. La Fontaine lui reste fidèle et prend sa défense malgré l’acharnement de Colbert. Une telle attitude ne pourrait donc s’allier à un texte dans lequel La Fontaine ferait l’apologie du roi. Il faut donc chercher ce qui dans la fable constitue un second degré.

  • Le texte par lui-même : la clé se situe en fait au début de la fable. La Fontaine écrit v.3 « A la voir [la royauté] d’un certain côté ». cela signifie que s’il existe « un côté » par lequel on peut voir la royauté comme un organe essentiel, il existe aussi « un autre côté » par lequel on peut la voir différemment ! Dans un état de pouvoir absolu, là se limite la liberté : pas de critique directe envisageable, il faut effectuer une lecture et une interprétation de simples sous-entendus.

Notons ensuite par le tableau établi (2) quelques faits intéressants : La Fontaine n’hésite pas à détailler les torts qui sont faits au gouvernement romain mais n’en fait aucun à l’encontre du roi. Pourtant, si l’on applique la comparaison induite par celle de l’estomac, il faut donner au pouvoir royal les mêmes qualificatifs déplaisants (v.35-38). La subtilité du texte, c’est que cette critique n’est jamais frontale.

 

? Par ailleurs, si le corps dépérit pour n’avoir pas nourri Messer Gaster, le peuple de Rome de son côté n’a rien perdu en rejetant le pouvoir du Sénat. Il n’a fait que retourner à « son devoir » v.44. C’est un acte de soumission consécutif aux paroles séduisantes d’un orateur. Pour autant les paroles de Ménénius étaient-elles vraies ? Rien ne le dit. Dans ce cas, faut-il croire les paroles du fabuliste qui prétend lui aussi faire l’apologie d’un pouvoir que rien ne justifie ?

 

Enfin, si nous sommes attentifs au texte, nous relevons v.24 « grandeur Royale ». Il s’agit ici d’être vigilant, car ce n’est pas la même chose que « le roi ».

 

  • Les abords du texte

Dans le livre III des Fables, on trouve après « Les membres et l’estomac », « le loup devenu berger » puis tout de suite après « les grenouilles qui demandent un roi ». Que raconte cette fable ? Un peuple de grenouilles qui vivait en démocratie demande au ciel un pouvoir monarchique. On leur donne d’abord un soliveau (un morceau de bois) mais comme elles le trouvent trop tranquille et se plaignent, on leur donne une grue qui les dévore. Et Jupin « le Monarque des dieux » leur conseille de s’en contenter si elle ne veulent pas avoir encore pire. Ce n’est tjrs pas un texte en faveur des rois.

 

Conclusion

  • Fable qui en réalité constitue une critique détournée très habile. La structure complexe de récit enchâssé permet à La Fontaine de développer un texte à double sens.
  • C’est la seule critique possible face à un pouvoir absolu aussi rigide que celui de Louis XIV. A partir de  Louis XV (1715), cette rigueur de la censure se fissure et peu à peu ; les penseurs vont oser affronter le pouvoir en place. Cela aboutira à la chute de la royauté à la fin du siècle.

 

 

Le corps La France Rome
(1) Messer Gaster v.4 (nom d’origine grecque pour l’estomac. Expression empruntée à Rabelais) Grandeur royale v.24 (attention ce n’est pas le roi) Le Sénat v. 34 [Cf. Les Patriciens]
(2) Il est d’abord perçu négativement « oisif et paresseux » v.22

 

 

Puis positivement « A l’intérêt commun contribuait plus qu’eux » v.23

 

 

ócontexte d’échange inégal. Cette inégalité s’inverse entre début et fin du récit (prend plus qu’il ne donne puis donne plus qu’il ne reçoit).

Pas de vision totalement négative.

D’abord idée d’échange : v.25 « reçoit et donne…chose égale » ; v.26 « tout travaille pour elle et réciproquement »

Puis idée de don : v.27 « fait subsister » ; « enrichit » v.29 ; « maintient » v.30 ; « donne paie » v.30 ; « distribue » v.31 ; « entretient seule tout l’Etat » v.32

 

ó d’abord échange puis don total (plus fort)

Vision d’abord négative : « avait tout l’empire, le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité… » v.35-36

 

Pas de vision positive directement donnée. La fable précise simplement que le peuple est ramené « dans [son] devoir » v.44 après avoir entendu la fable de Messer Gaster.

 

ó aucune justification politique sur le gvt romain.

(4) Sujet de récrimination : l’inégalité des efforts v.9-12

 

 

C’est l’affaiblissement du corps qui est le porte parole et en même temps l’élément de retour à la raison v.18-20 « tombèrent en langueur / plus de nouveau sang / les forces se perdirent »

Aucun sujet de récrimination n’est donné directement.

 

 

La Fontaine le porte parole du pouvoir royal ? Ramènerait la foule des nobles de la fronde dans le giron du pouvoir central par le biais d’une fable reprise de l’antiquité ? Pas si sûr…

Récrimination aux v.34-39. Conforme au récit de Tite Live [Cf. les Plébéiens se sentant exploités s’étaient retirés à l’écart de Rome, sur le Mont sacré]

Ménénius v.33 le porte parole du Sénat ramène la foule à la raison en racontant une fable v.41-44 [Chez Tite Live, Ménénius Agrippa a été envoyé car doué pour l’éloquence et susceptible de susciter la sympathie des Plébéiens, lui-même étant d’origine populaire. Ainsi serait née l’éloquence à Rome]

(3) « Tout le corps » v.5

(mains v.14, membres v.6-20, bras, jambes v.15)

Cpdt, on trouve déjà la clef de l’interprétation avec d’autres termes :

v.7 « vivre en gentilhomme », v.10 « bêtes de somme » (+ noter comment proximité phonétique renforce opposition sémantique ; noter aussi le rejet ironique « sans rien faire » v.8)

« pauvres gens » v.18 + « mutins » v.21 (nuance péjorative)

« Tout » v.26-27 :

« artisan » v.28, « Marchand » v.29, « Magistrat » v.29, « Laboureur » v.30, « soldat » v.30, « l’Etat » v.32

ó fonctions très diverses du corps social. Tous les secteur sont concernés (agriculture, industrie, commerce, armée, justice)

« La Commune » v.34, « les mécontents » v.35, « le peuple » v.39

 

 

 

 

 

 

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